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15 février 2016

La famille c’est le lieu où les inégalités prennent racine...

Laurence_Rossignol-1-300x252.jpgDans les Nouvelles NEWS, la nouvelle ministre de l’Enfance, de la Famille et des Droits des Femmes Laurence Rossignol, revient sur l’intitulé polémique de son ministère.

Les Nouvelles NEWS : Madame la ministre, bonjour. Impossible de ne pas évoquer les critiques qui ont fusé contre l’intitulé de votre ministère, qui associe Droits des femmes, Famille et Enfance. Vous attendiez-vous à ce tollé ?

Laurence Rossignol : La critique était prévisible, je l’avais anticipée. Mais j’espère en tirer du positif : elle est l’occasion d’ouvrir une discussion avec celles et ceux qui la mènent. Bien sûr, ce qui a été clairement identifié, historiquement, par les féministes, c’est la famille patriarcale et sa fonction d’assigation des femmes à leur condition. Dès lors les critiques disent, par exemple : « Placer Famille et Droits des femmes entre les mains de la même ministre c’est, en creux, renvoyer les femmes au foyer. » Mais enfin, en quoi parler de famille, c’est sous-entendre qu’on veut renvoyer les femmes au foyer ?

J’irais même plus loin, je pense que la question du renvoi des femmes au foyer est marginale aujourd’hui. Les deux sujets de préoccupation principaux sont, d’une part, la précarité dans le travail – le travail à temps partiel contraint – et d’autre part le chômage spécifique des femmes. Et ce qui menace les femmes aujourd’hui, ce n’est pas tant d’être renvoyées au foyer que de devoir organiser leur vie professionnelle en fonction de leurs responsabilités familiales.

Donc, pour parler encore « en creux », le ministère de la Famille serait plutôt celui de l’Egalité professionnelle ?

La famille, l’enfance, c’est le lieu où les inégalités entre femmes et hommes prennent racine, là aussi où elles se transmettent. Ceci est nourri d’observations statistiques : 40% des femmes changent leur façon de travailler et leurs projets professionnels à la naissance d’un enfant. Seulement 6% des hommes le font.

(Lire : Enfant ou travail, un choix genré)

Pour tout faire à la fois les femmes concèdent une partie de leur engagement professionnel au profit de leur engagement familial. Et elles en paient un prix très cher : à la fois celui d’une immense fatigue, et celui des inégalités professionnelles.

Dans la famille, depuis 50 ans, le partage des responsabilités familiales et domestiques n’a pas beaucoup évolué. Monsieur Moulinex et monsieur Picard surgelés ont fait bien plus que monsieur à la maison pour réduire le temps que les femmes consacrent au travail domestique. Là encore les statistiques le prouvent.

(Lire : Activités domestiques et parentales, quelles évolutions ?)

Donc l’égalité professionnelle se joue aussi dans le partage des responsabilités familiales et les représentations que nous avons de la famille. Associer famille et égalité, c’est mettre le doigt dans un nid de contradictions.

Peut-on d’ailleurs parler de famille au singulier ?

Quand on parle de famille, beaucoup de gens entendent retour de la famille traditionnelle. Mais cette famille-là, avec papa qui travaille, maman à la maison, les filles avec des couettes, ce n’est pas la vie des vrais gens. La vraie vie, c’est d’abord ce que je viens de décrire : le marathon quotidien des femmes pour tout assumer. Et sous-entendre la famille sous cette forme, c’est passer à côté de ce qui est probablement l’évolution la plus spectaculaire et la plus préoccupante de la famille : l’accroissement du nombre de familles monoparentales – donc de mères monoparentales dans 9 cas sur 10 – qui représentent aujourd’hui 22% des familles.

Or il se trouve que ces femmes concentrent sur elles tous les indicateurs des difficultés sociales : pauvreté, précarité, isolement, difficulté d’éducation des enfants. Quand je suis entrée au Secrétariat d’Etat à la Famille en 2014, j’ai dit : « Je serai une ministre féministe de la Famille. » C’est ce que j’ai fait. La spécificité de la politique familiale française, c’est d’abord la place qu’elle consacre aux modes d’accueil. Une politique familiale comme la nôtre qui fait de l’accueil des enfants de moins de 3 ans une de ses priorités – les modes de garde ne sont pas encore assez nombreux, bien sûr, mais incomparablement plus que dans bien d’autres pays – c’est une politique familiale qui fait de la question de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, et de l’accès des femmes à l’emploi, son identité.

Quand depuis deux ans je conduis une réforme des prestations familiales qui consiste par le biais de la modulation à affecter une part plus grande des prestations aux familles les plus en difficulté, j’aide d’abord les familles monoparentales. Quand nous créons la garantie des impayés de pension alimentaire, qui sera généralisée au 1er avril prochain, nous mettons en place une prestation à destination des familles monoparentales. Je considère que cette politique familiale en faveur des droits des femmes, que je conduis depuis deux ans, je suis plus forte aujourd’hui pour la conduire avec les droits des femmes dans mon portefeuille ; le tout érigé au rang de ministère.

Au-delà de ce rapport à la famille, comment envisagez-vous votre rôle de ministre des Droits des femmes ?

Bien sûr, je ne considère pas que les droits des femmes se limitent aux outils pour favoriser l’accès des femmes à l’égalité professionnelle. Il y a tant de sujets, je les ai bien entendu en tête, et pas depuis hier. Quand je suis entrée au gouvernement en 2014, j’étais rapporteure au Sénat de la loi sur la prostitution. J’ai dû abandonner ce rôle parlementaire, mais pendant que je m’occupais de la Famille mes collègues aux Droits des femmes ont soutenu cette loi. La semaine prochaine je serai de nouveau au Parlement, pour achever le travail, cette fois-ci sur les bancs des ministres. J’y vois une grand cohérence personnelle.

Je m’inscris dans la continuité de mes prédécesseures. Pascale Boistard, et Najat Vallaud-Belkacem avant elle, ont engagé de nombreux chantiers, qu’il s’agisse de l’application de la loi pour l’égalité réelle ; de la lutte contre le harcèlement, ou contre les publicités sexistes. Les pubs sexistes, cela doit faire 35 ans que je les dénonce, que je m’agace devant ma télé, que je tweete mon agacement. Tout ce qui concourt à renforcer les représentations négatives, inégalitaires, misogynes, doit faire l’objet de réactions et d’engagements.

Au-delà, avec le monde associatif, les associations féministes, nous allons établir l’agenda des 14 mois qui restent. On va aller débusquer les trappes à inégalités, les points de résistance, les processus de retour en arrière qui sont à l’œuvre, pour les désosser.

Ce que je peux d’ores et déjà dire, c’est que nous ne sommes pas dans le temps de la loi. Sur l’égalité entre les femmes et les hommes, elles sont nombreuses, les lois. La question, c’est qu’elles soient effectives, c’est de passer de l’égalité formelle à l’égalité réelle. Autre question qui me préoccupe : comment faire face à la misogynie et à des courants réactionnaires, nostalgiques ? Et aussi à des phénomènes nouveaux, par exemple la radicalisation des jeunes filles et leur adhésion au salafisme, à des idéologies extrêmistes qui sont des régressions terribles par rapport à ce que nous avons conquis, ici en France.

A ce sujet, reprenez-vous à votre compte les déclarations de Pascale Boistard, qui s’inquiète pour les droits des filles « dans certaines zones du territoire » ?

Oui. Mais de mon parcours à la Famille je suis rentrée dans ce sujet par une autre porte. J’ai travaillé avec des familles de jeunes parti(e)s en Syrie ou radicalisé(e)s. Avec ces familles que j’ai aidées à s’organiser, j’ai identifié ce qui était à l’œuvre : l’adhésion de jeunes filles à une idéologie et des modes de vie objectivement régressifs pour les femmes. C’est pour moi un vrai sujet de perplexité. Comment est-il possible, alors que nous nous sommes battues pour l’émancipation et l’égalité, que des jeunes filles, aujourd’hui, fassent le choix, contre leurs familles, d’adopter un mode de pensée et de vie fondé sur l’inégalité entre les femmes et les hommes ?

C’est un type de courant extrêmiste potentiellement dangereux pour les valeurs de la République, et pour les personnes parmi les groupes concernés. Il y a autre chose : il existe, dans le moment de l’Histoire où nous nous trouvons, une interrogation sur l’identité ; des courants de pensée qui, à cette angoisse d’un demain incertain, répondent par un repli sur un hier dont nous ne voulons plus. Ces courants-là aussi sont un sujet d’attention et de vigilance.

Vous pensez à la ‘Manif Pour Tous’ et autres courants de pensée traditionalistes ?

Oui, il est frappant qu’en France la question du genre pose autant de difficultés. Partout ailleurs on admet que, à partir d’une différence biologique des sexes, se contruisent des différences sociales, qui se traduisent ensuite en inégalités. Pourquoi de tels blocages en France ? On a là quelque chose de tout à fait étonnant. Ce qui me frappe le plus, c’est que les mêmes personnes qui récusent l’éducation à l’égalité des sexes veulent pour leurs filles le meilleur des études. Elles n’élèvent pas leurs filles en leur disant : « Arrête tes études en 5ème, tu seras femme au foyer ! »

Mon rôle, c’est d’aider notre société à dénouer ces contradictions en identifiant ce qui angoisse, et ce qui s’exprime dans ce repli sur une organisation sociale passéiste. Etre féministe, c’est mener un combat sur plusieurs fronts : un combat pour la mise en œuvre des droits des femmes, et aussi un combat culturel. Ce dernier, il est avant tout pour que notre société continue sa marche vers le progrès et l’émancipation. C’est un combat de la démocratie du quotidien.

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